I.
L'entrée de la grotte lui faisait face, telle la gueule d'un monstre gigantesque prêt à l'engloutir d'un trait. De légères rafales d'air souterrain brûlant s'opposaient à lui, porteuses d'une odeur de viande pourrie. De concert avec le sifflement du vent, de lointains échos de gémissements le traversaient pour aller se perdre dans la froide forêt. Au-dessus, même la lune n'osait pas se montrer. Il ignorait ce qui l'attendait à l'intérieur. Des hommes de moindre stature auraient fui éperdus. Mais il n'était pas de ceux-là. C'était un Fléau. Un agent des ténèbres. Le Gardien des chaînes.
Il leva son fléau à ses côtés en faisant osciller le boulet de métal à pointes. À l'intérieur, les lucioles émettaient une douce lueur bleue et le grincement de sa chaîne était comme un chant entêtant. Son chant. Laissant le froid derrière lui, il franchit le seuil et s'engouffra dans la gueule de la bête.
Depuis des semaines, les rapports d'éclaireurs et de soldats des Khatuns disparus dans les bois à la lisière du territoire de Chiffer se succédaient. Perdus dans la glace et la neige au bout du monde, pour ne plus jamais donner signe de vie. Les Vikings s'étaient soumis au règne de Guljin après avoir vu quelques-uns de leurs guerriers les plus renommés jetés dans son arène. Toutefois, la situation avait de quoi inquiéter les Khatuns. Pas question de laisser les Vikings se retourner contre elles. Le règne de Guljin se retrouvait sur la sellette. À plus forte raison maintenant, alors que la révolte grondait partout en Ashfeld et dans le Bourbier, sans oublier les conflits incessants en territoire Wu Lin qui l'accaparaient. Aussi avait-elle envoyé son Gardien des chaînes mener l'enquête. Son émissaire de la paix. La rumeur imputait ces disparitions à une Jörmungand. Si tel était le cas, elle ferait un ajout de choix à la collection de prisonniers du Gardien. Après bien des jours de recherches, il trouva une piste. Et se retrouva ici, dans les Cavernes d'Ormr.
Il avançait dans un tunnel étroit, en suivant les cris. Ils le conduisaient au tréfonds des cavernes. Ils paraissaient... brisés. Primaires.
Devant lui, la lueur de sa torche allait et venait sur la pierre moite du tunnel. Il entendit des bruits de quelque chose de flasque qu'on tranche, suivis du craquement distinctif des os et de ce qu'il supposa être le sang qui coulait comme une flasque ouverte renversée.
Il émergea du tunnel pour déboucher dans une cavité inégale, le pourtour jalonné de bougies par centaines qui brûlaient en dégorgeant d'épaisses coulures de cire. Des tours de crânes et des totems d'os humains jonchaient les lieux. Les murs de la caverne étaient intégralement recouverts de runes rouges de toutes formes et de toutes tailles. Au centre, un tas de membres humains fraîchement arrachés et tranchés faisaient le bonheur des mouches. À côté, le cadavre d'une Khatun égorgée était suspendu par les pieds. Le sang qui s'écoulait sans discontinuer était recueilli dans un seau en bois. Assise en tailleur par terre, dos vers lui, la silhouette inimitable d'une Shaman. Elle psalmodiait à mi-voix à une vitesse remarquable. La voix rauque et sifflante. Comme en transe.
Lentement, prudemment, il fit un pas en avant. Mais à peine avait-il bougé que la Shaman interrompit brusquement sa psalmodie. Il sentit le silence s'abattre. Comme si la pièce avait été vidée de son air.
La Shaman poussa un cri perçant. Un hurlement inquiétant, celui d'une créature de cauchemar qui donnait l'alarme.
Le Gardien sentit un mouvement soudain dans son dos. Il s'accroupit juste à temps pour esquiver le marteau d'un Jörmungand, qui frappa le mur au lieu de sa cible. Le Gardien ne laissa pas passer l'occasion. Avec son bouclier, il maintint le marteau en place pour laisser le Jörmungand vulnérable ; lança son fléau vers la tête de son assaillant ; puis, de son bouclier, il rabattit violemment la tête du Jörmungand étourdi et la fracassa contre le sol de pierre.
Au même instant, la Shaman bondit comme un lynx sur son dos et s'agrippa à lui de tous ses membres en hurlant et en se débattant. Il sentait qu'elle tentait vainement de lui arracher la gorge, mais son armure épaisse s'interposait. Il se propulsa vers l'arrière : la Shaman percuta violemment le mur. Le souffle coupé, elle desserra son étreinte.
Le Fléau se retourna et abattit son arme sur le visage de l'ennemie, arrachant la peau jusqu'à l'os. La Shaman s'écroula dans une mare de sang.
« Ridicule », murmura-t-il.
Il examina les deux cadavres pour s'assurer que ni l'un ni l'autre de ces Vikings n'était sa cible. C'est alors que les gémissements qui l'avaient attiré retentirent à nouveau. Ils ne provenaient donc pas d'ici, mais de plus loin dans les Cavernes d'Ormr.
Il éteignit toutes les bougies pour plonger les lieux dans les ténèbres, et poursuivit sa descente.

II.
Des gouttelettes d'eau tombaient sans discontinuer tandis qu'il se laissait engloutir plus avant dans l'obscurité isolante. Elle lui rappelait son cachot. L'oubliette dans laquelle les guerriers d'Horkos l'avaient enfermé. Il les avait vus fondre la clé de l'autre côté des barreaux. Le métal en fusion avait été la dernière once de lumière à atteindre ses yeux pendant près d'un an. Ce n'est que quand les lucioles émergèrent d'une minuscule anfractuosité dans la pierre qu'il vit à nouveau la lumière, après des mois de ténèbres ininterrompues. Il avait noué un lien avec ces insectes. Ils avaient été ses premiers prisonniers. À travers eux, il avait appris le pouvoir du confinement.
À présent, il les transportait dans son fléau. Elles étaient libres de le quitter à tout moment ; mais elles restaient à ses côtés, quoi qu'il arrive. Il leva son arme pour éclairer son chemin.
« Chhh... » murmura-t-il aux lucioles. « Silence, petites lueurs. »
Sa prison avait été un cocon : à sa sortie, il n'était plus le même. Xaphan, tel était le nom de l'homme qu'on avait enfermé. Mais celui-là avait laissé place au Gardien des chaînes. Au geôlier de Guljin. Il avait dompté les ténèbres. Elles étaient devenues son arme.
Les cris n'étaient plus un simple écho lointain. Il approchait de la source, de la fosse peu profonde qui l'attendait au bout du tunnel. Les gémissements suraigus se réverbéraient sur les parois, dérangeants au point d'assourdir.
Il était coutumier des hurlements dans le noir ; c'étaient même les sons qui l'accompagnaient dans son quotidien. Une fois libéré, il était devenu le gardien de ce même donjon. Il arpentait les couloirs qui l'avaient jadis retenu, longeant cellule après cellule de prisonniers vaincus qui imploraient d'être relâchés. Il aspirait leur énergie vitale comme une sangsue. Il voulait que ses prisonniers aient conscience de sa présence. Qu'ils aient un rappel permanent de sa reine. De ce qui les avait conduits là. Tous lui avaient tenu tête. Avaient fait fi de sa paix, lutté contre son règne. Tous, il était allé les chercher l'un après l'autre pour les enfermer lui-même dans le donjon. Il n'y avait que chez lui qu'ils pouvaient apprendre. Avec le temps, ils verraient la lumière, comme lui l'avait vue. Ou bien ils mourraient.
D'un pas feutré, il pénétra dans une vaste caverne. L'air vicié lui parut soudain frais. Le plafond bas en pierre était couvert de centaines de vers luisants, comme des étoiles par une nuit d'été dégagée, dont la lueur bleu-vert se détachait du noir insondable des profondeurs. Le spectacle eût été somptueux, apaisant... sans le rituel immonde qui se déroulait en dessous.
Discrètement, il se cacha derrière de grandes formations rocheuses et aperçut enfin la Jörmungand qu'il avait été chargé de ramener : Hulda, la fanatique folle, les mains posées sur la tête de son marteau pour mieux assister au plus abject des rituels. Deux Vikings allongés par terre se tordaient de douleur. Un autre, un jeune homme de vingt ans à peine au regard flamboyant et à l'épaisse crinière d'or, était à genoux, vêtu seulement de sous-vêtements en lambeaux. Tout son corps était recouvert de runes à l'encre rouge, comme celles dans la caverne de la Shaman. Un imposant Jörmungand se dressait au-dessus du jeune Viking, en train de répandre de l'acide sur ses épaules. Le jeune homme gémissait, les larmes ruisselant sur ses joues, mais se forçait néanmoins à rester immobile malgré la torture. Sa peau se couvrait de cloques, rompait et se déchirait. Les plaies à vif laissaient s'échapper des flots de sang et de la vapeur.
D'une bourse de cuir, le Jörmungand sortit alors une poignée d'écailles de serpent. Des deux paumes, il les pressa fermement dans la chair tout juste fondue. Là encore, le jeune homme gémit, plus fort qu'auparavant.
Hulda s'avança enfin et leva son marteau tandis que son complice maintenait le bras gauche du jeune homme. Elle abattit son marteau pour fracasser le bras. Puis le processus se répéta avec le droit. À bout de forces et de cris, le jeune homme s'effondra, à peine conscient.
Le Gardien des chaînes avait entendu parler de l'horrible protocole d'endoctrinement des Jörmungand. Un rituel auquel bien peu de postulants survivaient. Mais en être témoin direct – sentir la chair brûlée, entendre les cris déchirants qui vous fouaillaient les entrailles –, c'était autre chose. C'était révoltant. Barbare. C'était tout ce qu'Heathmoor avait de malsain. C'était ce à quoi l'on se résolvait faute de contrôle, faute de gouverne.
La liberté est une maladie.
Il fallait les contrôler. Il fallait les enchaîner. Il fallait leur imposer la paix de sa reine. Pour leur propre bien.
Avant que les deux Jörmungand ne puissent briser les jambes du jeune Viking, le Fléau bondit hors des ténèbres.

III.
Les deux mains sur son bouclier, il éperonna le Jörmungand de plein fouet. L'impact fut tel que le guerrier défonça une énorme stalagmite comme s'il se fût agi d'un fétu de paille. Sans lui laisser l'occasion de se relever, le Gardien porta deux coups au visage de son ennemi avant de rabattre le bord de son bouclier. Il lui défonça le crâne pratiquement jusqu'à lui fendre la tête en deux, les yeux rentrant dans leurs orbites.
« Non ! » s'écria Hulda.
À la lueur des vers luisants, le Gardien se redressa pour faire face à Hulda, le sang frais gouttant de la pointe de fer acérée de son bouclier.
Laissant le jeune postulant Jörmungand se tortiller par terre, Hulda adopta une posture de combat en se fendant d'un sourire.
« Par Hela », s'exclama-t-elle, « la Fausse Bergère m'envoie son célèbre chasseur. Très flattée ! »
« Tu sais qui je suis », répondit le Gardien d'une voix assez forte pour franchir le métal de son heaume. Il empoigna l'une des chaînes de son armure, la décrocha et la jeta à ses pieds. « Rends-toi service : ligote-toi. Dépose les armes. Viens de ton plein gré. »
Il savait qu'elle refuserait. Comme toujours. Mais il aimait leur faire cette invitation. C'était une bonne façon de jauger ses ennemis, de découvrir leur réaction.
Hulda ne put qu'éclater de rire.
« Tu te donnes de grands airs, mais tu n'es qu'un chiot qui rampe aux pieds de son maître. Un serviteur aveugle. »
« Et eux, que sont-ils ? » rétorqua le Gardien en désignant les postulants.
Hulda ne répondit que par un grognement, le marteau levé pour attaquer.
« Tu ne comprendras jamais ce qu'est le vrai dévouement. La faiblesse est ta seule vertu. Tu as trahi les tiens au profit de la Fausse Bergère. Tu as choisi l'ennemi. »
Elle se propulsa sur son adversaire tel un serpent, en brandissant son marteau à deux mains au-dessus de sa tête. Les deux silhouettes se découpaient à la faveur de la lumière ténue. Les ombres de dieux sur le point de s'affronter.
Hulda atterrit juste devant lui. Le marteau percuta le bouclier. L'arme, déviée, toucha le sol en provoquant une étincelle qui illumina brièvement le regard étriqué et assassin d'Hulda. Chaque coup qu'ils échangeaient, chaque impact du métal contre le métal, du fer contre la pierre, résonnait dans l'immensité des cavernes.
Avec son bouclier, le Gardien lança une autre attaque latérale qui créa une ouverture. Il enchaîna avec un coup de fléau, mais Hulda était bien plus expérimentée que les autres : elle esquiva son attaque, pivota et, d'un arc de cercle resserré de son marteau, le frappa dans les côtes. Pris d'une soudaine colère, il lui fonça dessus en se servant de son bouclier comme d'un bélier. La Jörmungand trébucha et reçut un coup de botte métallique dans le visage. Elle se releva la bouche en sang et esquiva de peu le fléau du Gardien. Elle bondit sur ses pieds tout en ramenant son marteau vers le haut, qui rencontra le casque de l'ennemi. Sonné par le choc, il tomba à genoux.
Sa vision devint floue. Il cracha du sang. Il secoua la tête pour tenter de reprendre ses esprits, mais en vain. Il gardait sa main gantée au sol, s'aidant de la terre pour retrouver ses appuis. Une habitude qu'il avait prise seul dans son cachot. Pour se rappeler qu'il était toujours là. Il se focalisa sur ses lucioles qui voletaient frénétiquement dans son fléau. Une bribe de lumière ici. Une autre là. Ses petites lueurs. Il se rappela quand Guljin avait ouvert la porte de sa cellule. La torche dans sa main l'avait aveuglé. Les yeux fermés, il s'était jeté sur elle sans hésiter, sans savoir qui elle était. Hélas, la malnutrition l'avait affaibli. Elle l'avait projeté au sol, avait braqué une épée sur son cou. Mais elle avait retenu son bras, intriguée.
« La liberté est une maladie », lui avait-elle dit. C'était l'ultime leçon. Par ces mots, il avait enfin compris. Elle avait donné un sens à sa vie. Elle était l'ordre. Elle était la solution.
Hulda s'approcha de lui, le marteau brandi, prête à donner le coup de grâce.
Pas de liberté.
Rien que des chaînes.
« Tu te trompes », siffla-t-il, « sur toute la ligne. »
Un coup de bouclier dans les jambes prit la Jörmungand par surprise et la déséquilibra. Sans lui laisser le temps de se reprendre, il enroula une chaîne autour du cou d'Hulda et la releva en l'étranglant. Elle lâcha son arme et se débattit des quatre membres.
« Je suis dévoué », lança-t-il. « À la paix. Regarde donc les souffrances que vous infligez. C'est sauvage, grotesque. Tout ça pour quoi ? Pour la guerre et la mort. Vous ne connaissez que ça. Je suis la réponse. Guljin est la réponse. Elle est la paix. Elle est... la fin de tout ça. Tu comprendras bientôt. »
Il la tira vers l'avant, ses talons raclant le sol. Elle se débattait toujours.
« Elle te veut vivante », ajouta-t-il. « Les tiens l'apprendront.
Ils te verront combattre dans l'arène. Et ils sauront alors... que nul n'échappe à la volonté de ma reine. »
Quand elle eut perdu connaissance, il donna du mou à la chaîne.
En la traînant vers la sortie, il entendit les gémissements des trois Vikings.
Avant de partir, il offrit à chacun une mort rapide. Un acte de miséricorde... doublé d'une assurance. Celle qu'il n'y aurait plus de nouveaux Jörmungand. Aucun guerrier pour se soulever contre sa reine.
Il traversa le couloir obscur comme un spectre sorti des enfers, accompagné du cliquetis des chaînes sur son armure. Les rats détalaient à son approche. Il longea cellule après cellule, ses pas résonnant bruyamment. Les prisonniers gémissaient, hurlaient et criaient en tremblant dans l'obscurité. Ses lucioles lui illuminaient la voie.
Il fit irruption dans son bureau et jeta son fléau sur la table. Par la fenêtre, il contempla la nuit infinie. Une épaisse brume soyeuse flottait dans l'air, percée par des arbres hauts et anciens au feuillage vigoureux. La lune n'était qu'un fin croissant, aux extrémités acérées comme un couteau.
Il trouvait le silence de la nuit réconfortant. « Je ne vous attendais pas aussi tôt », dit-il.
Il savait qu'elle était dans la pièce à l'instant même où il était entré. Cachée dans un coin d'ombre, appuyée contre le mur, les bras croisés. Sa reine. Guljin. Elle seule pouvait se glisser dans le noir aussi bien que lui.
« Le temps presse », répondit-elle en s'avançant sous le clair de lune.
Il s'agenouilla, tête baissée. « Ma reine », lança-t-il avec révérence, « qu'attendez-vous de moi ? »
Elle plaça une main sur son épaule.
Tu as fait du beau travail dans le nord. Mais à présent, c'est au sud que j'ai besoin de toi.
La dissidence menace mon règne. J'ai besoin de quelque chose. Quelque chose qui leur rappellera à tous le sens de la peur. »
« Quoi donc, ma reine ? »
« Pas quoi », répondit-elle. « Qui. »






