I : Rapport du Gardien des chaînes
Cette lettre n'a pas pour but de présenter des excuses. Ni de minimiser mon échec. Je souhaite seulement vous informer, ô ma reine, des événements qui ont eu lieu à Castel Dragomir.
La trentième nuit du huitième mois, ma compagnie de chasseurs et moi avons franchi le seuil du domaine entourant le château, seule terre d'Ashfeld à s'être soustraite à votre ordre depuis trop longtemps. Le portail était surmonté d'un amoncellement de cadavres embrochés sur des piques, des lances et autres lames. Guerriers, messagers et envahisseurs malheureux, tous autant qu'ils étaient. Certains s'accrochaient encore à la vie en gémissant de désespoir, d'une souffle rauque qu'on eût dit celui d'un damné émergeant de l'enfer. Des rats répugnants rongeaient ceux qui venaient de rendre l'âme, écartant les chairs, griffant et s'enfonçant qui dans une bouche ouverte, qui dans une poitrine évidée. Les corbeaux aux plumes noires qui nous observaient d'en haut châtiaient notre arrivée par leurs croassements. À moins qu'ils n'eussent voulu nous aviser de faire demi-tour. Une mise en garde que nous ne sûmes écouter. L'air était inerte mais froid, d'une froideur qui vous glaçait jusqu'à la moelle.
Notre chemin éclairé par les flambeaux, nous traversâmes le pont. J'avançais d'un pas assuré, mais je sentais déjà de l'incertitude dans la démarche de mes hommes. Ils connaissaient l'homme que nous étions chargés de ramener. Severin Dragomir. Sa réputation l'avait précédé. Les villageois l'appelaient le Chasseur nocturne. Il était contre nature, disait-on. Une ombre assassine qui, la nuit tombée, rôdait dans les environs sans remords ni raison. Un collecteur de sang. Or, les histoires étaient difficiles à réfuter après la scène de carnage qui nous avait accueillis aux portes de son domaine. Le présage de la mort pesait lourdement sur nous. Pourtant, je faisais de mon mieux pour les aiguillonner.
« Rappelez-vous », criai-je, « nous ne tremblons pas face aux ténèbres. Nous sommes la nuit ! Notre reine aura son trophée ! »
Aussitôt, nous passâmes à l'assaut. Après avoir enfoncé les imposantes portes de bois, nous fîmes irruption dans le château. Le silence des ténèbres nous accueillit ; seule la cacophonie des couloirs nous renvoyait le bruit de nos pas. Une fine couche de poussière recouvrait toutes les surfaces. Des traces de négligence... ou d'indifférence. Une fine brise soufflait par les portes ouvertes, sifflant derrière nous.
En délaissant le foyer, nous sentîmes que les ombres bougeaient. Nous encerclaient. Nous voyions des yeux qui luisaient dans le noir, reflétant la lumière comme des bêtes sauvages dans la forêt. Les chasseurs resserrèrent les rangs en frissonnant. Ils s'échangeaient à voix basse des racontars populaires de fantômes et autres diableries. Je sus alors qu'il était trop tard. J'eus la certitude... qu'ils ne seraient pas dignes de vous.
Fléau en main, j'avançai pour accomplir ma mission, en les abandonnant.
L'un d'eux hurla de passer à l'attaque.
Les portes se refermèrent avec un bruit sourd.
Ce qui eut lieu ensuite, il convient de le qualifier de massacre.
Les hommes étaient cueillis l'un après l'autre en poussant des hurlements d'horreur. Ils ne tardèrent pas à se séparer à travers les lieux, certains pour fuir, d'autres pour se battre. Partout, ce n'étaient que têtes coupées, gorges tranchées dans des flots de sang. L'ennemi était rapide, plus qu'il ne l'était humainement possible. Ce n'est qu'en posant les yeux sur le Chasseur nocturne et en l'affrontant que je compris ce qui m'avait échappé : il n'était pas seul. Je m'étais tant fié aux renseignements dont nous disposions sur Dragomir que je n'avais pas même envisagé qu'ils puissent faire erreur. Tout ce que nous savions à son sujet laissait penser à une créature solitaire. Seul dans son château. Jamais je n'aurais imaginé qu'il avait une fille adulte.
Je vis certains chasseurs se faire traîner en hurlant dans les recoins sombres du château. Leurs suppliques étaient cruellement interrompues et remplacées par le bruit du sang qui jaillit.
Alors que les deux Dragomir massacraient mes hommes, je les entendis se parler dans une langue que je ne comprenais pas. Toutefois, le ton de Severin indiquait qu'il sermonnait et réprimandait sa fille sans cesse. Je parvins néanmoins à identifier un nom : Liana.
Baignée du sang de ses victimes, Liana riait et se mouvait avec la grâce d'une danseuse sinistre. Je fis face au Chasseur nocturne, mon fléau et ses lucioles face à son épée dans la nuit. Dès le début de notre combat, il lui apparut que je n'étais pas l'un de ces faibles adversaires qu'il avait l'habitude d'expédier. D'un coup de pied puissant, je le projetai par-dessus un rebord et il disparut de ma vue. Je le poursuivis dans la crypte, un lieu où même les morts n'auraient pas osé dormir. Il rôdait là, telle une voix désincarnée. J'estime tout à mon honneur de ne pas avoir le moins du monde cédé à la peur. Je restais résolu à accomplir mon serment. Mais il me prit par surprise en émergeant des ténèbres.
En me projetant contre un mur de pierre, il s'écria avec un accent à couper au couteau : « Tu aurais dû... me laisser... tranquille ! »
Je compris alors que je ne pouvais pas le vaincre sur son territoire, où il avait l'avantage. Je profitai de la distance entre nous pour prendre la fuite. Je parcourus en courant un sol maculé entièrement de sang. L'odeur du charnier frais s'élevait dans l'air. Aucun de mes hommes n'avait survécu. Moi seul réchappai de cette nuit-là, hanté à chaque pas par l'écho du rire de Liana.
Je sais l'importance que cette mission revêtait à vos yeux. Que Dragomir et ses terres jouaient un rôle crucial dans votre règne. Sachez que, quoi qu'il arrive, je suis prêt à me racheter. Je vais regagner mon donjon pour y attendre vos ordres.
Votre paix vous reviendra.
Je le jure.
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II : Cher Père
Nous étions sur le balcon à épier ces idiots de chasseurs qui avançaient vers notre foyer, éclairés par la pleine lune. Je savais que nous avions déjà eu des visiteurs ; mais jamais aussi nombreux. C'est alors que tu m'as posé une question.
« Liana, qu'as-tu fait ? » La voix emplie de dédain. La même que toujours.
Je n'ai pas su te répondre à cet instant. Maintenant, je le peux.
Te rappelles-tu quand j'avais huit ans ? Je me regardais dans la glace, à grand renfort de pleurs et de geignements. Tu as fait irruption en criant pour me demander la cause de mon état. J'ai désigné mon reflet, la pâleur de mon teint.
« J'ai l'air d'un monstre » ! me suis-je écriée, en lançant un chandelier qui a fracassé le verre. « Pourquoi suis-je ainsi ? » J'étais blessée. Désemparée. Par la fenêtre, je voyais parfois les villageois et leurs enfants, qui couraient, riaient, jouaient. Ils avaient l'air heureux. Comme j'étais différente d'eux.
Te rappelles-tu ce que tu m'as répondu ? Moi, je m'en souviens, parce que c'est la seule fois où tu m'as témoigné un semblant d'affection.
« Liana », as-tu dit. « Quand j'étais petit, moi aussi, j'ai eu du mal à accepter notre état. Mais voici ce que j'ai appris, dans la peine et le sang : ce que tu vois dans le miroir n'est qu'une fraction de ce que tu es. On ne choisit pas son apparence, mais on choisit ce qu'on en fait. Vas-tu crier, pleurer et te plaindre, ou vas-tu l'accepter ? En faire une force ? »
« Alors ce n'est pas pour mon apparence », ai-je demandé, « que tu caches mon existence à tout le monde ? »
« Non voyons, ma chère enfant », as-tu rétorqué d'un ton moqueur. « Je cache ton existence à cause de ce que tu m'as pris. » Puis tu es parti en claquant la porte, en me laissant à nouveau seule.
Ce jour-là, j'ai choisi d'accepter tes paroles. Aujourd'hui, encore, le miroir de ma chambre est ébréché. Je l'ai gardé ainsi pour me montrer mon moi véritable. Brisé et monstrueux.
Je sais à quel point Mère te manque. Et je sais que tu me tiens responsable de sa mort. Après tout, c'est ma venue au monde qui te l'a arrachée. Longtemps, je me suis fait les mêmes reproches que tu me faisais. Voilà pourquoi j'ai obéi. Pourquoi je suis restée. Pourquoi, quand je sortais m'amuser un peu à faire couler le sang au village, je revenais toujours.
« Liana, qu'as-tu fait ? »
Cette question m'a transpercé le cœur comme un pieu, car ce que j'avais fait... je l'avais fait pour toi.
Des années durant, je t'ai vu te noyer dans ton obsession. À compulser tous ces grimoires perdus, ces anciens manuscrits, dans l'espoir de trouver une réponse. Tu ne m'en as jamais rien expliqué, mais alors que tu étais parti pour l'une de tes mystérieuses expéditions, j'ai fureté. Et j'ai fini par comprendre.
Tu cherchais à la ramener.
Et tu pensais avoir trouvé une solution. L'hémomancie. Celle-là même qui avait maudit notre famille. Pour tes recherches, il te fallait du sang. En grande quantité.
Pour te faire plaisir, je me suis donc attachée à te le fournir.
J'ai commencé par un seul. À la faveur de la nuit, cagoulée et ceinte d'une cape, je me suis glissée dans le village. Je suis restée tapie dans l'ombre à observer, jusqu'à trouver un fermier seul que j'ai cueilli aussitôt. Puis je suis passée à un autre village, et j'ai répété la chasse. Puis un autre. J'en ramenais certains vivants. Les autres, je les tuais sur place en leur tranchant la gorge ou en leur plongeant mon épée dans l'estomac. Plus je m'y adonnais, plus je m'apercevais que je prenais plaisir à voir ainsi la vie les quitter.
Morts ou vifs, je les ai tous ramenés. Pour toi. Je me disais que si je trouvais une solution à ton problème, tu finirais par me voir. Par m'accepter.
L'espoir futile d'une enfant.
As-tu au moins remarqué les cadavres dans la crypte ? Ne t'es-tu pas demandé une seule fois comment ils étaient arrivés là ? Oh, certainement que si. Mais je comprends un peu tard... que tu n'en avais cure.
Partout où j'allais, j'entendais les propos des villageois. Tous disaient que c'était l'œuvre du Chasseur nocturne. Et plus je faisais de victimes, plus la rumeur se répandait.
Oui, je suis convaincue que c'est moi qui ai fait venir ces chasseurs. Je ne crois pas que c'était mon intention. Mais plus j'y songe... plus je suis heureuse de leur venue.
Parce que je sais maintenant que rien ne te satisfera jamais.
Quand les chasseurs ont débarqué chez nous, c'était la première fois que nous étions côte à côte. Que nous combattions d'une seule voix. Et je chérissais chaque proie qui me tombait entre les mains. Enfin, j'étais révélée. Libérée du secret, j'ai pris mon essor sous une gerbe de sang. Je leur ai montré qui j'étais vraiment. Ce que j'étais vraiment. La fille au reflet brisé. Le monstre.
J'ai fait précisément ce que tu m'avais enseigné. J'en ai fait une force. Je me suis acceptée. Et pourtant, ça ne te suffisait pas. Tu continuais à me rabaisser, malgré notre victoire assurée. Tu as décidé de traquer le dernier survivant, et je voulais te rejoindre. Mais qu'as-tu dit ?
« Laisse-moi tranquille, Liana ! Va te rendre utile ailleurs ! »
Eh bien me voilà en train de me rendre utile ailleurs.
Quand tu trouveras cette lettre, je serai déjà partie. Où donc, je l'ignore encore. Tout ce que je sais, c'est que j'ai un monde entier à découvrir. Tant de guerriers à tuer. Tant de sang à verser.
Adieu, Père. J'espère que tu seras fier de moi.
![[FH] TU2 Dragomirs short story - FHY10S3TU2_Nightstalker_HeroSkin_Action_Screenshot_A](http://staticctf.ubisoft.com/J3yJr34U2pZ2Ieem48Dwy9uqj5PNUQTn/1CaxfNJq0MPxbbJp2dKkG6/299cf780a73ba5806d11fad28f4728be/FHY10S3TU2_Nightstalker_HeroSkin_Action_Screenshot_A.jpg)
III : Extrait du journal de Severin Dragomir
Ce qui a eu lieu hier soir, moi, Severin Dragomir, seigneur des Terres sombres et héritier de la dynastie du Dragon cramoisi, je vais le relater pour en graver le souvenir.
Après son attaque contre mon château, j'ai poursuivi le Gardien des chaînes aux abords d'une petite fortification des Chevaliers. Elle portait l'étendard de Guljin, mais l'endroit était en triste état. Le Gardien était encore loin de son donjon, son fameux « Abîme », aussi estimai-je qu'il avait résolu de se retrancher là. La nuit touchait à sa fin. Déjà, les premiers rais du soleil commençaient à chasser le ciel nocturne de leur lueur rose orangé. Je savais que je n'aurais pas dû me soucier de lui. J'avais des recherches à poursuivre. Des expériences à effectuer dans mon château.
J'avais blessé le Gardien durant notre combat : il courait avec difficulté. En rejoignant l'entrée, il appela à l'aide. Un fort de cette taille aurait dû abriter au moins douze hommes, mais il ne s'y trouvait que trois : une Khatun, un Victimaire et un Émissaire. Le signe, peut-être, d'un régime moribond.
Le Victimaire fut le premier à mourir. Je plongeai mes dents dans sa chair et lui arrachai la gorge en crachant du sang. Vint ensuite la Khatun, qui m'attaqua de ses deux épées. Elle était forte. Mais pas assez contre moi, bien sûr. Je lui ouvris le ventre, enfonçai mes griffes et arrachai ses entrailles. Au même moment, l'Émissaire me percuta avec la force d'un ours. Je roulai dans la terre avant de me reprendre, en m'appuyant fermement de mes bottes et de ma main libre. Il fallut que je lui ôte son bras pour créer une ouverture. Puis j'abattis mon épée sur sa tête, deux fois de suite.
Tout cela était un peu excessif, je l'avoue. Mais j'étais agacé. En colère. Et la nuit menaçait de finir.
En me retournant, je me retrouvai face au Gardien des chaînes, le dos contre la porte du fort. Malgré sa blessure, il était prêt à livrer un autre duel. L'effort était louable. À ce stade, le soleil avait dépassé la lisière des arbres et, tandis que j'étais confiné dans la fugace pénombre, il se tenait en pleine lumière. Nous nous faisions ainsi face, séparés par la nuit et le jour.
En lui, je reconnus une chose qu'il n'avait pas ressentie depuis une éternité : la peur.
« Je t'en conjure, n'aie crainte », lancé-je. « Tu vas survivre. Comme tu le sais, j'aime à laisser des avertissements de chair devant mes portes. Mais aujourd'hui, après ce qui s'est produit dans mon château... Ce sera toi, mon avertissement. »
Il resta à m'observer en silence, sans réagir.
« Dis à ta maîtresse », poursuivis-je, « que jamais les Dragomir ne courberont l'échine. Dis-lui que mon domaine ne lui appartiendra jamais. Je ne partage pas mon trône. Elle n'aura jamais... tout. Elle a échoué. Et toi aussi. »
Puis, à la faveur du peu d'ombre qui restait, je m'enfuis.
J'attendis la tombée de la nuit pour regagner mon château. À mon arrivée, je vis avec stupéfaction qu'un feu éclairait la grand-salle. Voilà des années que la cheminée n'avait pas servi. Des rondins frais venaient d'être jetés dans l'âtre et les flammes puissantes s'élevaient au rythme des crépitements du bois. Je remarquai sur le manteau une lettre qui m'était adressée, sur laquelle je reconnus l'écriture de Liana. Je saisis la lettre, rompis le cachet de cire et la parcourus. En posant les yeux sur ses lignes, je ne pus réprimer un léger sourire. C'est alors que je fus interrompu par une voix.
Pris de court, je dégainai mon épée et fis volte-face, prêt à combattre. La voix provenait d'une silhouette encapuchonnée de l'autre côté de la pièce. Elle leva une main.
D'une voix mielleuse, l'étranger assura qu'il ne me voulait aucun mal. Qu'il venait en ami.
« Un ami aurait attendu – et frappé – avant de débarquer chez moi », rétorquai-je.
« Vu ce que vous faites subir à vos... invités... pouvez-vous m'en vouloir ? » répondit-il.
Sans baisser ma garde, je lui demandai ce qu'il voulait.
« Vous donner ce que vous avez toujours voulu. Ce que vous cherchez depuis tant de temps. »
Il affirma avoir accès à des manuscrits qui me permettraient de ramener Crina. Si mes recherches ne piétinaient pas depuis une éternité, je lui aurais tranché la tête pour la laisser sur une pique au-dessus de mes portes. Mais de fait, j'avais besoin d'aide.
Il me fit une offre. Et nomma son prix. Il me demanda de combattre pour lui.
« Contre les Khatuns ? » lui demandai-je.
Il partit d'un rire déplaisant qui résonna dans les couloirs bordeaux de mon château.
« Non », dit-il, non sans une pointe de malveillance. « Un ennemi d'un tout autre calibre. »
J'écris ces mots avec la ferme conviction que je ne dois jamais, au grand jamais, faire confiance à cet homme. Mais s'il existe la moindre chance de tenir à nouveau la main de ma bien-aimée, je dois la saisir.
J'ai accepté ses conditions.
Je vais rejoindre son Bestiaire.
Pour l'heure, je me battrai pour lui.
Pour l'heure, je serai son Dragon.
![[FH] TU2 Dragomirs short story - FHY10S3TU2_Liana_HeroSkin_Action_Screenshot_D](http://staticctf.ubisoft.com/J3yJr34U2pZ2Ieem48Dwy9uqj5PNUQTn/7IRwBtPMEKxySYtMkjUX8W/295ac7884e9df872d2471ccfc1aea563/FHY10S3TU2_Liana_HeroSkin_Action_Screenshot_D.jpg)
