23 juillet, 2026

14 min - lecture

Jamais assez

Un récit du monde d'Heathmoor


PRÉLUDE

Gaki a passé sa vie à se battre. Contre des Samouraïs, contre la faim, contre un monde qui n'avait jamais voulu d'elle. Recrutée pour espionner la maison Dokuja, elle s'attend à un travail facile. Au lieu de cela, elle découvre une alliance qui pourrait anéantir tout ce dont elle et ses camarades Arakure dépendent pour survivre. Quand un Oni terrifiant transforme la forteresse en bain de sang, Gaki est contrainte d'accepter une dure réalité : la force seule ne suffit pas. Des semaines plus tard, son gang traqué et mourant de faim, Gaki risque le tout pour le tout dans un cambriolage de minuit qui sombre dans le chaos. Face à un ennemi plus nombreux, les Arakure devront se battre, s'adapter et déjouer les plans de leurs ennemis... ou mordre la poussière.


PARTIE I

« Sale imposteuse ! » hurla l'intendant bedonnant en tenant son coude flasque qui se pliait à l'envers, comme une charnière cassée. « Comment les gardes n'ont-ils pas remarqué sa puanteur de roturière ? » gémit-il d'une voix qui trahissait sa douleur, en jetant des regards affolés aux serviteurs perplexes de la réserve. Tout à coup, le couvercle d'une caisse en bois jaillit et le heurta au front.

« Je vais te casser ton pif, gros lard ! » s'écria Gaki en baissant sa capuche pour dévoiler un regard rebelle. « Qu'est-ce que vous regardez ? » hurla-t-elle aux domestiques tremblants. Ce qu'ils regardaient, c'était son iroquoise menaçante et sa posture, comme un tigre prêt à bondir. Cette mégère effrontée avait beau porter la même tenue que les autres domestiques de la maison, elle n'avait rien à faire dans la forteresse Dokuja.

« Bougez pas, ou vous finissez comme lui ! Et essayez de pas vous pisser dessus, j'aurai foutu le camp dans une minute », leur assura Gaki tout en fouillant dans une caisse ouverte. La maison Kizan l'avait engagée pour découvrir pourquoi leurs rivaux Dokuja recevaient soudain tant de livraisons de marchandises. Le daimyo de Kizan comptait sur elle pour se faufiler discrètement à l'intérieur, identifier les protagonistes, faire l'inventaire des marchandises et filer sans faire de bruit. Bien mal lui en avait pris : la subtilité n'était pas le fort de Gaki.

« Qu'est-ce que... » s'exclama Gaki, prise de court. Elle fouilla les caisses les unes après les autres, perplexe devant leur contenu. « Où est l'acier ? Les armes ? Les armures ? N'importe quoi ! » gronda-t-elle en jetant la vaisselle fine par terre, qui se brisa en mille morceaux. « Fumiers de Samouraïs. Tout est bon pour qu'ils se sentent supérieurs. » Elle ponctua sa critique d'un claquement de langue dégoûté, en tenant une nappe brodée à bout de bras comme s'il s'agissait d'une couche sale. « Alors ? C'est pour quoi, tout ça ? »

« Le... le banquet pour la Khatun », balbutia le serviteur tout en s'occupant de l'intendant blessé.

« C'est tout ? Une fête à la con ? » cracha Gaki, incrédule.

« Oui ! Pour célébrer leur alliance. Pour purifier le Bourbier. Pour débarrasser nos rues des gens... comme vous... » répondit le domestique avec un air de dignité qu'il regretta presque aussitôt.

« Va te faire voir ! » Gaki lui décrocha la mâchoire d'un coup de poing, puis en rajouta un deuxième pour évacuer sa frustration en entendant évoquer les Mongols. Ils avaient mis le Bourbier sens dessus dessous, éliminé les marchés noirs et les activités illicites dont la bande de Gaki dépendait pour survivre. Voilà pourquoi elle avait tenu à accepter ce travail ce soir-là – même à bas prix –, dans l'espoir que ce qu'elle apprendrait aiderait sa bande à garder une longueur d'avance.

Soudain, un Kensei blessé intervint pour mettre fin à la bagarre. Il franchit rapidement le seuil, trébucha et se retrouva sur le dos, agitant les bras sous le choc. Privé de ses deux mains, ses poignets ouverts aspergeaient les murs de sang frais.

« Aaaaah ! » Le cri hystérique du Samouraï blême résonna dans toute la réserve. « Un d-démon ! C'est... un monstre ! » s'écria le guerrier sans mains. Malgré sa souffrance visible, Gaki ne ressentait guère pour lui que ressentiment et mépris. Elle ne le connaissait pas, mais ça ne l'empêchait pas de le détester.

Il y a plusieurs décennies, un Kensei avait tué son frère aîné Suiichi lors d'un braquage qui avait mal tourné. Ses seuls proches étaient maintenant ses camarades Arakure, à cause d'hommes comme celui-ci. Des hommes qui s'accrochaient à des codes d'honneur dépassés. Des hommes qui considéraient les hors-la-loi sans classe comme elle comme des êtres inférieurs.

Gaki refoula ce souvenir, déstabilisée par le silence. Quand le Kensei eut rendu son dernier soupir, Gaki aperçut son reflet dans la mare de sang qui sortait de son corps. Elle était parcourue de lentes oscillations, au gré de pas lointains et lourds. Peut-être n'était-elle pas la seule invitée indésirable ce soir-là...

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PARTIE II

« Il te faut quoi encore ? On n'a plus rien à donner », ricana Gaki en levant les yeux vers le visage ciselé et impassible de Guljin. Elle avait suivi le bruit des pas qui résonnaient dans le couloir, mais la statue de pierre oppressante dans un petit jardin intérieur avait éveillé sa colère. Un banquet, c'était une chose, mais Gaki ne pouvait s'empêcher de ricaner, consternée, devant cet hommage mesquin sans doute érigé pour célébrer l'alliance. Hélas, c'était précisément ce pour quoi elle avait été engagée ; elle ne s'attendait simplement pas à ce que ses sentiments entrent en jeu. Si la maison Dokuja et les Mongols mettaient de l'ordre dans le Bourbier, la pègre dont elle et sa bande d'Arakure dépendaient pour survivre cesserait d'exister. Il n'en était pas question.

« Tu me regardes de haut, hein ? » rugit Gaki. Chaque muscle de son corps se raidit sous l'effet d'une vague d'amertume alors que sa colère montait. Elle fit craquer ses articulations, puis expira profondément tout en serrant fermement ses tonfas en bois. Deux coups pour fissurer, un pour trancher : la tête de pierre de Guljin s'effondra au sol et Gaki cracha dessus. « À mon tour, maintenant. »

« Qu-Qu'est-ce qu'on peut faire ? Il va sûrement nous tuer aussi ! » s'écrièrent deux gardes Orochi qui se précipitaient dans le couloir, jetant des coups d'œil par-dessus leur épaule comme s'ils tentaient de distancer quelque chose.

« Encore un monstre ? » se demanda l'autre en apercevant la statue décapitée.

« Rien de si sinistre », l'assura l'autre Samouraï, tout en jaugeant Gaki du regard. « Rien qu'une vulgaire Arakure. Un chien errant à la recherche de restes », poursuivit-il tandis qu'ils dégainaient tous deux leurs katanas.

Avec un sourire en coin, Gaki pencha la tête sur le côté, puis sauta rapidement sur place et fit tourner ses épaules comme une athlète qui s'échauffe avant une compétition.

« Tu crois ça, crétin ? Les seuls chiens que je vois, c'est vous », lança-t-elle d'un ton hargneux, en faisant tournoyer ses tonfas avec aisance. Aussitôt, leurs katanas s'abattirent. Gaki esquivait, se faufilait, virevoltait entre ses deux assaillants avec une technique consommée, forgée par des années de bagarres dans des ruelles exiguës et des tavernes miteuses.

« Gnnn ! » s'écria l'un des pauvres Orochi en se tordant de douleur, victime d'un cruel coup de pied entre les jambes. Il s'effondra à genoux, pris de nausées, tandis que Gaki pivotait sur elle-même pour repousser l'autre Samouraï, indigné par ses manœuvres déloyales.

« Quel manque d'honneur... Petite morveuse insolente ! » Il se jeta sur elle, mais cette fois, Gaki ne parvint pas à esquiver parfaitement, et la pointe acérée du katana lui effleura l'épaule. Elle s'était laissé distraire par une cacophonie de cris de terreur de plus en plus forts.

« Sortez ! »

« Fuyez ! »

« Où est la sortie ? »

Gaki et ses adversaires se retournèrent pour voir une foule d'invités et de domestiques se déverser dans le couloir et se précipiter vers eux, pris de panique.

« Je vais te faire la peau ! » s'écria l'Orochi en réprimandant un invité qui l'avait bousculé, et soudain, toute la salle se mit à grouiller de gens désespérés cherchant une issue. Il leva la tête au-dessus de la foule, en vain : Gaki avait déjà disparu dans la cohue. Cachée dans le jardin, elle attendit que le silence s'installe pour sortir, puis s'arrêta net face à une vision étrange. Au fond du couloir, son regard se posa sur deux yeux d'un rouge flamboyant. Peut-être était-ce un être humain autrefois, mais aujourd'hui... il ne restait plus qu'un démon.

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PARTIE III

Gaki reconnut immédiatement le légendaire Masque d'Aka. Un souvenir enfoui au tréfonds d'une histoire que Suiichi lui racontait avant de dormir et qui, inévitablement, l'empêchait de fermer l'œil de la nuit. Il était question d'un guerrier fou qui avait tué une centaine de victimes, et voilà qu'il se tenait désormais juste devant elle. Le restant du corps semblait suggérer un redoutable guerrier Sohei. Les sept armes uniques prélevées sur ses victimes. Cette posture rigide rappelant un mode de vie monastique abandonné depuis longtemps. Mais ce masque d'Oni... Selon la légende, il était à l'origine d'un blanc immaculé et ne devait sa couleur qu'au sang de ses victimes.

« Je ne fais pas partie des Dokuja », déclara Gaki sans réfléchir. L'Oni ne répondit pas et s'avança lentement vers elle. « Et je ne compte pas fuir ! »

L'Oni reprit son tetsubo et le fit claquer dans sa paume. Gaki savait qu'il n'y avait plus rien à ajouter. Ça n'avait rien de personnel, alors pourquoi gaspiller sa salive ? Tais-toi et passe à l'action, pensa Gaki, avant que l'Oni ne la frappe soudainement avec sa massue en fer et ne l'envoie valdinguer à travers un panneau shoji dans la pièce voisine. Elle gémit de douleur, allongée au milieu d'un amas de bois brisé et de papier de riz déchiré. Elle se trouvait désormais dans une sorte de salle d'archives éclairée à la lueur des bougies, les murs bordés d'étagères chargées de livres et de parchemins. Déconcertée, Gaki regarda l'Oni récupérer son kumade de l'autre main ; la griffe acérée se reflétait dans la lumière vacillante.

« Rien qu'un grand gamin. Sans tes jouets, tu n'es rien... » fit-elle remarquer sarcastiquement en se relevant d'un bond. L'Oni lança un puissant coup de poing en direction de Gaki, qui s'écarta rapidement et s'agrippa à son avant-bras pour tenter de lui déboîter l'épaule. Alors qu'elle poussait et tirait de toutes ses forces sans trouver un appui suffisant, l'Oni la souleva et fonça droit dans le mur en lui broyant les côtes. Elle inspira brusquement pour remplir ses poumons vides et cligna des yeux avec force pour distinguer l'Oni qui la dévisageait en silence, sur le point de mettre fin à ses jours. Pourtant, malgré une douleur atroce, Gaki se releva une fois de plus.

« Idiot ! Je suis de ton côté... Ou du moins... pas du leur », rétorqua-t-elle d'un ton agacé, en scrutant les environs à la recherche de quoi que ce soit qui puisse lui faire gagner du temps. Elle n'avait pas besoin de le tuer. Même pas de gagner. Simplement de survivre. À part une petite table basse et fragile, elle ne voyait rien d'utilisable, hormis une petite lampe à huile allumée qui jetait une faible lueur sur leur combat acharné. Gaki se jeta en avant et la projeta contre l'étagère où étaient rangés les parchemins, brisant le récipient en céramique. Le papier s'embrasa aussitôt en un feu huileux qui courut sur le mur et coula sur le sol.

« Je me fiche de savoir pourquoi tu as massacré tous ces Dokuja », souffla Gaki, essayant de gagner du temps pour que le feu se propage. « Ça ne changera rien... », dit-elle en toussant et en crachant, tandis qu'un écran de fumée les séparait. « Ils ne pensent qu'à eux-mêmes », s'écria-t-elle ; quand soudain, les cadres en bois des shoji se consumèrent et tout le toit s'effondra entre eux. Gaki regarda les yeux rouges de l'Oni se fondre dans les flammes jusqu'à ce qu'ils s'éteignent. Jusqu'à ce que tout soit englouti par l'obscurité.

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ÉPILOGUE

Il était minuit au grenier à blé, et les portes étaient grand ouvertes.

« Allez vous faire foutre, pauvres connards ! » cria Gaki en direction des gardes Samouraïs qui fonçaient sur sa bande. Elle portait des coups rageurs, furieuse qu'une patrouille se soit rapprochée plus vite que prévu. Furieuse que ce soit là le prix à payer pour que des marginales comme elles puissent survivre. Mais c'était ce qu'elle avait enseigné aux Arakure : quoi qu'il arrive, elles survivaient.

« T'as un de ces bols... » Honoka cracha du sang dans une gerbe sanglante. L'un des Kensei avait infligé une profonde entaille sous les côtes de la jeune Arakure, et Gaki songea soudain que le prix de quatre sacs de riz ne lui avait jamais semblé aussi élevé. Elle fit tournoyer ses deux tonfas et les abattit avec une rapidité et une férocité redoutables sur le casque du Kensei.

« Allez, on part ! » déclara Gaki en passant le bras de Honoka par-dessus son épaule. Son regard parcourait frénétiquement les rayons interminables de céréales, à la recherche désespérée d'une issue. Hélas, il n'y en avait pas. Gaki jura entre ses dents, quand soudain le katana d'un Orochi s'abattit et déchira son sac de riz, qui se répandit par terre.

« Encore du monde qui s'incruste à la fête... » siffla Touri, une autre Arakure. Elle semblait découragée de voir arriver deux Orochi en renfort. « C'est quoi, le topo ? »

Gaki se souvint des yeux rouges de l'Oni qui scintillaient dans les flammes. Elle était dégoûtée par le dénouement de cette nuit, mais finit par voir dans leur survie une victoire. L'heure n'était pas à l'impulsivité. Elle devait se montrer ingénieuse.

« Il faut qu'on leur fasse obstacle... Frappe ces cordes ! » ordonna-t-elle en désignant les palettes suspendues, chargées de sacs lourds. Touri se précipita sur les manivelles et les frappa jusqu'à ce qu'elles se débloquent. Les Samouraïs n'eurent guère le temps de réagir lorsque les sacs s'effondrèrent sur eux. « Vite. Je meurs de faim. »

Plus tard, alors que le soleil commençait à poindre, Gaki, Touri et Honoka se rassemblèrent autour d'une précieuse flamme dans une ruelle sale. Gaki leva un unique bol de riz fumant dans l'air triste. Incrédule, Honoka laissa échapper un rire lent et douloureux.

« Je me suis fait suriner pour ça ? Non mais franchement... J'ai perdu assez de sang pour remplir au moins deux bols », dit-elle avec une grimace, en touchant sa côte bandée.

« Cette maudite Khatun n'en a plus besoin. Je n'en ai pas vu depuis des semaines », marmonna Gaki, savourant cette idée.

« Tu penses que les Kizan vont profiter de la faiblesse des Dokuja pour les écraser ? C'est ce que je ferais », observa Touri en se frappant la paume de la main. « Je propose qu'on s'attaque à ces connards la prochaine fois ! »

« J'ai une meilleure idée », réfléchit Gaki en prenant une bouchée avant de faire passer le bol. « La prochaine fois, on ne se fait pas prendre. »

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