I.
Il soufflait de l'est un vent féroce qui portait avec lui les faibles effluves d'un foyer disparu. Le terrain déjà hostile l'était encore plus sous l'effet du froid mordant. La neige s'amoncelait par petits tas de blanc sur le gris de la terre durcie. Elle ne tarderait pas à tout recouvrir, à masquer toutes les imperfections comme un mensonge.
La neige avait commencé à s'accumuler à ses pieds, mais elle aurait pu atteindre ses genoux qu'il n'en aurait eu cure. Ses yeux étaient braqués sur la forteresse face à lui. Un château, d'assez modeste stature, qui se fondait parmi les montagnes lointaines dans la lumière diffuse de la nuit. La demeure et place forte du seigneur Luo. De l'avis général, c'était un guerrier respectable, récemment couronné chef, qui gagnait de nombreux soutiens parmi les groupes marginaux Wu Lin.
L'espace d'un instant, il s'imagina ce qui se déroulait en ces lieux : une jeune fille affairée à préparer un bouillon que des gardes affamés engloutiraient d'un trait ; une famille assemblée autour d'un feu bien chaud ; sur son trône, Luo assis confortablement dans une salle éclairée par les flammes dansantes ; et quelque part là-dedans, une silhouette tapie dans l'ombre.
Si l'on observait le château du dehors, on pourrait y voir une oasis de paix dans un monde cruel et impitoyable. Mais pour celui qui se tenait debout dans la neige, ça n'avait pas d'importance. Le Juren qu'on appelait Baiyan. La paix, il n'en avait pas plus cure que de la neige.
Derrière lui, les frondaisons bruissaient et crissaient. Le vent soufflait dans son dos, comme pour le pousser à avancer. L'idée lui décocha un sourire. Il ne demandait pas mieux. Un instant, la hallebarde qu'il tenait fermement en main était à la verticale ; celui d'après, elle était baissée horizontalement, le tranchant givré du fer ouvrant la marche.
En avant.
Il souffla un nuage de vapeur et l'espace d'un moment, le blizzard s'apaisa. Le monde semblait retenir son souffle. Puis le vent revint. Les forces qui le maintenaient en place relâchèrent leur étreinte et il se mit à courir. Le plumier de son bandeau qui oscillait dans son sillage, parallèle à sa cape, le faisait paraître plus grand que nature. Comme la queue ardente d'une comète traversant le ciel nocturne.
Quand les deux gardes en faction sur les remparts l'aperçurent, ils poussèrent un cri de surprise et se précipitèrent pour sonner le tocsin.
Tant mieux, songea Baiyan. Qu'ils soient prévenus de ma venue. Qu'ils soient tous prévenus.
Il ne tressaillit pas un instant en voyant la porte en bois sous la petite voûte de pierre. Il se contenta de foncer l'épaule en avant et l'enfonça d'un coup. L'impact le déséquilibra, mais il se reprit aussitôt avant de s'arrêter au milieu de la cour. Il laissa les gardes s'amasser face à lui. Pris par surprise, ils fonçaient tous prendre leurs armes, dans une cacophonie de métal et de bruits de bottes avançant vers lui. Comme ils paraissaient petits face à lui, écrasés par sa simple présence. Amusé, il partit d'un rire tonitruant. Ce n'étaient que des insectes, impuissants face à un géant.
« Venez donc », rugit-il. « Battons-nous ! »
Pris de court, les insectes hésitaient. Mais ils finirent par obéir.
II.
Les Jurens étaient jadis des guerriers légendaires déployés par l'empereur Gao Lei, quand une éradication était nécessaire pour le bien de l'empire Wu Lin. Certains les comparaient à des géants assoupis, qu'on réveillait uniquement pour piétiner ce qui se dressait sur leur passage. Il s'agissait là d'un temps révolu où Baiyan était encore le bras droit de Gao Lei, fier de son statut et de sa puissance inégalée à la cour impériale.
Une autre vie. Aujourd'hui, il était son seul maître.
Le combat avait atteint l'intérieur du château. Derrière Baiyan, un sillage de soldats morts. Les pavés non polis étaient maculés de sang et le blizzard faisait entrer neige et froid par le portail brisé, la blanche lueur du givre venant tempérer le pourpre de la salle éclairée aux flambeaux. Il poignarda dans l'estomac le soldat sur son chemin, avant de l'écarter d'un geste brusque qui projeta le corps contre le mur en laissant une traînée rouge sur les pavés. Il continua de remonter le couloir en tuant soldat après soldat. Chacun de ses coups striait les murs de zébrures ensanglantées. Ses ennemis tombaient de part et d'autre en poussant des gémissements et des cris.
Le dernier d'entre eux s'écroula alors que Baiyan atteignait l'escalier menant à la salle du trône.
Le Juren s'arrêta un instant, campé sur ses jambes, son arme dressée à ses côtés. Stable, immobile, inébranlable. Il savait ce qui l'attendait au bout de cet escalier. C'était le calme avant la tempête.
Mais la tempête, c'était lui.
Il faisait soigneusement retentir chacun de ses pas sur les marches pour mieux annoncer son arrivée. Ce faisant, il se repassait dans son esprit l'instant où tout avait changé. Le combat au fond du ravin. Le bruit des explosions des Zhanhus. Le sentiment de trahison en comprenant que l'empereur avait signé son arrêt de mort. Les décombres. Le sang. Et surtout, surtout, l'apprentissage.
Il gravit la dernière marche et entra dans la salle. Sur le trône se tenait le seigneur Luo. Autour de lui, une cour de dames de compagnie, de gardes, de serviteurs, d'invités et de villageois. De longues tables avaient été disposées le long des murs, chacune remplie d'une myriade de plats et de boissons : de grands bols de riz et de légumes à la vapeur, des pains et brioches tout juste sortis du four, des viandes rôties, du thé bien chaud, de grandes jarres de baijiu et autres alcools. Certains des invités étaient des aristocrates vêtus de costumes élaborés ; d'autres, de simples villageois en tenue de tous les jours, invités et traités en égaux. Tous partageaient nourriture, boisson et chaleur. De toute évidence, Luo régnait avec équité. C'était admirable.
Les serviteurs avaient interrompu leur musique à l'arrivée de Baiyan, et la plupart des convives s'étaient réfugiés au fond, tremblant d'incertitude et de peur.
« Gardes ! » cria Luo en se levant d'un bond. « Emparez-vous de lui ! »
Aussitôt, trois gardes – deux Nuxias et un Tiandi – se précipitèrent vers lui, l'arme dégainée. Il adopta une position défensive en bloquant simultanément les coups des trois. Avec une synchronisation parfaite, il fit un pas de côté et ouvrit la panse d'une Nuxia, avant de pivoter et de trancher la gorge de l'autre. Enfin, d'un coup bien ajusté, il fit sauter la tête du Tiandi, qui rebondit sur le sol poli de la cour. Une aristocrate copieusement aspergée de sang poussa un cri d'horreur avant de s'évanouir.
Un silence de mort s'abattit. Toute la pièce retenait son souffle. Sidéré par cet étalage de brutalité, le seigneur Luo se rassit, sans oser esquisser un geste.
« Messire », lui lança Baiyan non sans dédain. « Il me semble que je devrais saluer en vous » – il parodia une courbette – « le nouveau grand souverain des Wu Lin. » Il fixait Luo d'un regard pénétrant. « Pardonnez-moi d'avoir perturbé ce qui semble être une somptueuse soirée. Mais croyez-moi, ma présence ici est... nécessaire. »
« Nobles gens, » – Baiyan haussa la voix – « ça n'en a peut-être pas l'air » – il marchait lentement en frôlant une personne après l'autre – « mais je viens porteur... d'un message. »
Il continuait d'avancer. De chercher. « Parmi vous se trouve un frêle serpent. Un lâche. Un nom jadis fier et puissant, aujourd'hui répudié et disgracié. »
Il longea le trône de Luo et s'arrêta devant une silhouette encapuchonnée. « Toujours à te cacher. À ourdir tes plans. Ça faisait longtemps... »
Il tendit son imposante main et abaissa la capuche.
« ... Empereur. »
III.
« Laissez-moi deviner », dit Baiyan en traînant Gao Lei au centre de la pièce. « Il s'était proposé comme conseiller, c'est ça ? Rien de plus. » Il se tourna vers Luo, en gardant sa lame pressée contre le cou de l'ancien empereur. « Lui qui est doué d'un grand savoir et d'une grande clairvoyance, » poursuivit-il, « il a promis de vous aider à étendre votre influence. De donner du poids à vos prétentions au trône, voire à tout l'empire Wu Lin. Voilà pourquoi beaucoup vous considèrent aujourd'hui comme une personne importante. Un chef. »
Le silence de Luo résonnait comme un aveu.
« Il paraît que vous êtes un homme d'honneur », poursuivit Baiyan. « Plus que la plupart dans ces maudites contrées. Peut-être avez-vous eu pitié de Gao Lei, avez-vous cru qu'il vous servirait fidèlement. Mais je peux vous assurer une chose : il ment. J'en suis la preuve vivante. »
Baiyan trouva l'épée du Tiandi mort sur le sol et, de son pied, la fit glisser jusqu'à Gao Lei. « Ne me déçois pas », siffla le Juren.
Gao Lei retira sa cape pour révéler une armure d'or, usée et décolorée par le temps. C'était une relique d'un autre âge. Un vestige à présent dépourvu de valeur.
« Je sais que tu es en colère », tenta Gao Lei en adoptant une posture de combat.
« En colère ? » Baiyan ricana. « Petit homme insignifiant... Tu ne sais vraiment rien. »
Baiyan se rua à l'attaque, sa hallebarde virevoltant à travers la pièce spacieuse. Aussitôt, Gao Lei riposta en bloquant de son épée avec une vigueur insoupçonnée. Baiyan savait que l'empereur en disgrâce avait eu maille à partir avec des pirates qui lui avaient infligé une défaite humiliante. Manifestement, Gao Lei avait trouvé la volonté de reprendre les armes. Voilà sans doute pourquoi il était là aujourd'hui : parce qu'il mijotait quelque chose. Comme toujours.
Baiyan bondit et retomba en faisant trembler le sol. Un étalage de force digne d'un colosse. Gao Lei passa à l'attaque, mais la posture défensive de son adversaire était pour ainsi dire impénétrable.
« Je tenais à te remercier », déclara Baiyan parmi le cliquetis de l'acier contre l'acier. « En me trahissant, tu m'as enseigné une précieuse leçon. Tu m'as montré de quoi tu étais réellement fait. De quoi vous étiez tous faits. »
Le Juren le repoussa et se lança dans une série d'attaques implacables. Il avait quelque chose à accomplir. Mais pas ce qu'escomptait l'ancien empereur. La foule ne pouvait qu'assister au combat, muette d'anticipation et de terreur.
Avec son immense puissance, Baiyan poussa Gao Lei par terre, aux pieds de Luo.
« Voyez donc cet homme », proclama Baiyan à l'assistance, « au sol, là où est sa place. Un ver indigne qui ne sait que ramper. « Qui ne sait que... »
Il se tourna vers la foule, sachant pertinemment qu'il laissait à Gao Lei l'occasion de l'attaquer à revers, ce qu'il fit. Mais le Juren n'était pas dupe. Il fit volte-face et, d'un puissant coup de lance, brisa la lame de son ennemi en mille morceaux.
« ... tricher. »
Il empoigna son ancien empereur par le col et le repoussa. Baiyan prit son arme à deux mains et, d'un geste bref qui fit crier d'effroi toute l'assemblée, frappa. Gao Lei grimaça... puis poussa un soupir, car ce n'était pas lui la cible de Baiyan.
La lame du Juren avait transpercé le ventre de Luo pour se ficher dans le trône, sur lequel elle le maintenait embroché.
« Il n'y aura pas d'unité », déclara le Juren. « Pas de souverain. Vous ne savez que vous servir des autres » – il désigna les cadavres des gardes – « et trahir. » Une goutte de sang tomba de la bouche de Luo, puis son regard devint vitreux.
Baiyan jeta à Gao Lei le regard qu'un lion jette à une souris. Nul ne pouvait lui donner d'ordres. Nul ne pouvait régner sur lui. « J'en ai fini avec toi. »
Incarnation vivante de la défiance, Baiyan poussa un petit rire, comme pour ponctuer une phrase qu'il ne daignait plus prononcer. Il extirpa son arme du trône, en laissant le cadavre de Luo s'écrouler par terre, et regagna l'escalier.
« Aspirez à régner... » annonça-t-il à la foule, « et vous mourrez. »
Baiyan sortit dans les plaines. La neige avait déjà recouvert l'essentiel du terrain, un manteau blanc qui s'étirait jusqu'à l'orée de la forêt. Parmi les frondaisons, plusieurs silhouettes se détachèrent et s'avancèrent vers Baiyan. C'étaient des Jurens, tout comme lui. Ses hommes, qui attendaient ses ordres.
« Au Passage de Qiang », dit-il laconiquement. « Nous avons d'autres seigneurs à tuer. »
Il continua de marcher, longea ses hommes et disparut dans le blizzard. Pour ne faire qu'un avec la tempête.

