I.
Le chant des cigales au crépuscule était assourdissant. Malgré l'heure tardive, il flottait un air chaud et poisseux. Même les libellules étaient hébétées par l'humidité ambiante : elles voletaient paresseusement au-dessus des herbes sauvages. Bientôt, le soleil disparaîtrait, offrant un bref répit face à la chaleur insupportable. Les grenouilles de Kajika allaient se mettre à chanter, les hotaru à zigzaguer dans les airs comme autant de petits points jaunes dans l'obscurité. C'étaient là les signes révélateurs des pires journées de l'été. D'autres y voyaient les meilleures. Mais ceux-là, Saburo les aurait étranglés à mains nues s'il les avait rencontrés.
Saburo honnissait la chaleur. C'était sa bête noire. Ses vêtements lui collaient à la peau et la sueur ruisselait sur son corps tout entier. Il avançait lentement dans les herbes hautes, les pieds enfoncés jusqu'à la cheville dans la boue peu profonde, à la tête de quatre hommes qui l'encadraient, deux par deux. Tous étaient des hommes de main de longue date de la maison Dokuja, l'un des principaux groupes de Samouraïs du Bourbier. Comme il leur inspirait toujours une vague appréhension, ils le laissaient diriger la meute. Il avait servi le moins longtemps, mais son tableau de chasse mettait tous les autres à l'amende.
« Nous approchons de l'emplacement de la colonie », observa l'un des hommes à sa gauche.
« Moins fort », l'admonesta un autre sur la droite.
Saburo grogna. Il n'était guère loquace. Lorsqu'il avait quelque chose à dire, il laissait généralement l'une de ses sept armes parler.
La tâche était simple. Un éclaireur avait signalé que des membres de la maison Kizan avaient établi un camp dans une clairière aux abords du territoire Dokuja. De l'avis général, une attaque semblait imminente. Les attaques de Kizan étaient devenues une sorte de norme. Depuis la chute de l'empereur Ayu et la fin de son règne unifié, ils étaient restés dans l'ombre, s'attaquant à tous ceux qu'ils considéraient comme des ennemis. Depuis que les Khatuns avaient étendu leur influence à la majeure partie de Heathmoor, le Bourbier semblait être le dernier endroit encore épargné par Guljin et son prétendu règne de paix. Toutes les maisons avaient des idées divergentes sur la façon de gouverner les Samouraïs, Kizan comprise. La leur était d'attaquer à peu près quiconque n'était pas membre de leur maison.
Saburo était censé faire ce qu'il faisait le mieux : un carnage absolu. Tuer les soldats de Kizan, les découper membre par membre et ne rien laisser d'autre que du sang et des entrailles en guise de message à leur maison. Il attendait toujours ces missions avec impatience. C'étaient les seuls moments où il était autorisé à se laisser aller. À se déchaîner. Le plus dur pour lui était de se retenir. De se comporter en membre de la maison, avec la courtoisie de mise. Mais il s'y pliait, parce qu'ils l'avaient recueilli. Ils lui avaient offert un toit. Un but.
Le soleil avait presque disparu lorsqu'ils atteignirent la lisière de la forêt. Paré au combat, Saburo écarta un rideau de lianes épaisses avec son kamayari et s'avança dans la clairière. Hélas, il découvrit sidéré qu'il n'y avait pas de colonie. Pas de Kizan en train de camper. Pas le moindre soldat ennemi.
Saburo se retourna pour dévisager les quatre hommes, déconcerté. C'est alors qu'il entendit un mouvement derrière lui. En faisant volte-face, il vit quatre guerriers en armure, l'arme au clair. Dans la nuit noire, il avait du mal à les voir, mais ils ne ressemblaient pas à des soldats de Kizan.
Le premier coup vint de derrière, l'entaillant au niveau du genou. La douleur était insupportable. Il s'écroula aussitôt, submergé par la surprise et la confusion. Un estoc à l'épaule suivit. Son cri était si fort qu'il résonna dans le marais éclairé par la lune. À genoux, il inspira profondément, ravalant la douleur. Il se releva et se retourna, écumant de rage pure. Une tête tomba. Un fer laboura une poitrine de part en part. Mais avant qu'il ne puisse se tourner vers les quatre nouveaux venus, Saburo fut frappé d'estoc dans la jambe et de taille dans le bras. Puis il fut roué de coups de poing au visage, de coups de pied dans les côtes. D'autres estocades suivirent. D'autres coups de pied et de poing. Il laissa échapper son arme. Le sang lui remplissait sa bouche, lui obstruait la vue.
Criblé de blessures, Saburo tomba. Sous le ciel d'encre constellé, il sentait la vie le quitter.
Il entendit les hommes rire et se féliciter mutuellement. C'est alors qu'il aperçut, au clair de lune, le kamon de son agresseur. C'était le même que le sien : Dokuja. C'étaient ses frères. La révélation était comme la piqûre d'une autre lame, brûlante de fureur.
« Je t'avais dit qu'à huit, ça irait », fit une voix.
« C'est fait », rajouta une autre. « La maison sera satisfaite. »
Ces voix. Le souvenir était vague dans son esprit, mais il les connaissait. Qui donc... ? Ses pensées dérivaient. Sa vision commença à s'estomper.
À la place des voix, le silence s'abattit. Il n'entendait plus que les grenouilles, de plus en plus lointaines. Quelques centimètres plus haut, il aperçut la faible lueur d'un hotaru.
Puis ses yeux se fermèrent et il sentit que tout lui échappait.
II.
Il entendait la pluie.
Le tonnerre grondait juste au-dessus de sa tête, si fort qu'il le ressentait dans ses os. Il tombait des hallebardes, comme si les cieux eux-mêmes étaient inondés. Saburo se tenait dans la cour, les gouttes de pluie encadrant son masque jusqu'au menton. Là où tombaient les gouttelettes, elles se mêlaient non à de l'eau, mais à une mare de sang. L'Orochi à ses pieds n'était plus armé. Saburo prit la lame de son adversaire pour l'ajouter à sa collection. Victorieux, il partit d'un rire rauque.
« Je... » murmura l'Orochi, terrifié et honteux. « Je me rends... »
Saburo s'en moquait. Il retourna les deux épées dans ses mains et, d'un seul mouvement terrible, les abattit toutes deux sur l'Orochi. L'une dans l'estomac, l'autre dans la gorge. L'homme s'étouffa dans son propre sang et mourut. D'un coup sec de chaque lame, Saburo en chassa le sang et poussa un cri de victoire aussi fort que les coups de tonnerre avant de retourner au monastère.
Il se réveilla de son rêve en hurlant, allongé sur un matelas de foin ferme, fixant un plafond de chêne foncé. Dehors, la pluie clapotait doucement sur le toit.
« N'essaie pas de bouger », ordonna une voix calme. Celle d'une femme, profonde, rauque et sage. « J'ai pansé tes blessures, mais elles sont loin d'être guéries. Il faudra du temps. »
Tout lui revint soudain. Le piège dans le marais. L'attaque de ses frères. De sa maison. Il avait été blessé. Il avait été tué. Il aurait dû être mort. Que faisait-il en vie ?
Comme si elle entendait ses pensées, la femme répondit. « Le vieux Chevalier, celui qui raconte tous ces récits de guerre, a dit que tu t'étais frayé un chemin hors de l'enfer. À force de brutalité... et de mort. » Malgré la douleur que lui causait le moindre mouvement, Saburo parvint à tourner la tête vers la femme. Elle était petite, trapue. Emmitouflée dans un épais paquet de haillons qui traînait comme une robe sur le bois cendreux du parquet. Sa longue chevelure grise recouvrait les côtés de son visage rond et ridé.
« Il a laissé ceci pour toi », poursuivit-elle en montrant une boîte soigneusement placée sur une table, à l'autre bout de la pièce éclairée par l'âtre. Elle s'assit à ses côtés, une tasse de thé à l'asaret en main. « Bois », proposa-t-elle, « ça t'aidera à guérir. »
Saburo n'était pas homme à entendre raison. Il traitait généralement les autres comme des biens périssables. Cassables. Cette vieillarde... Il n'avait qu'une envie, s'en prendre à elle. Il aurait dû la tuer. Mais la façon dont elle le regardait le faisait hésiter. Peut-être était-ce le désespoir. Ou autre chose. Malgré toute la colère qui bouillonnait en lui, il reconnut la femme pour ce qu'elle était : une amie. Il n'en avait jamais eu. Pas parmi sa maison. Encore moins au monastère, où il s'était entraîné pour devenir Sohei il y a bien longtemps. Après sa troisième épreuve, au cours de laquelle il avait tué l'Orochi sous l'orage, il avait été exclu. Excommunié. Jugé trop violent, trop déloyal pour la voie du Sohei. Aucun de ses condisciples ne l'avait soutenu. Tous avaient simplement assisté à son exil dans le néant.
« Bois », répéta-t-elle.
Hésitant, il prit la tasse. Après avoir bu, l'épuisement le terrassa et il s'endormit à nouveau. Il rêva du marais. Des créatures maléfiques tapies dans l'obscurité, des Samouraïs aux yeux blancs flamboyants qui l'attaquaient en mugissant avant de le laisser pour mort.
« Je t'avais dit qu'à huit, ça irait ! »
« C'est fait. »
Les voix étaient déformées, suraiguës. Elles résonnaient tout autour de lui, comme un essaim de chauves-souris. « C'est fait ! La maison sera satisfaite. » Ce n'était pas leur vrai timbre. Non. Ces voix... Il les connaissait. Où les avait-il entendues ?
Il se réveilla à nouveau en hurlant et abattit son poing massif sur la table, qui menaça d'éclater sous l'impact. Surpris, désorienté, il s'aperçut qu'il se tenait au-dessus de la boîte blanche qui avait été laissée pour lui. Il passa les doigts sur le couvercle, sur les symboles gravés dans un marron délavé. Le kanji se traduisait par « expier, se venger, anéantir ». L'un conduisait à l'autre. Une histoire en trois actes. Avec une seule et même conclusion. Il ouvrit la boîte, les yeux fixés sur son contenu. Il le reconnut aussitôt. Une relique des légendes samouraïs : le Masque d'Aka. Un symbole historique de carnage. Il sourit, car celui qui l'avait laissé à son intention voulait lui transmettre un message. Et il le comprenait parfaitement.
Il laissa les voix lui parvenir. L'emplir de rage.
« C'est fait ! »
« À huit, ça irait ! »
« Un Sohei n'est pas cruel ! »
« Je me rends ! »
« Pars, enfant stupide ! »
« Tu n'as aucun honneur ! »
« Quitte le monastère sur-le-champ ! »
« La maison sera satisfaite ! »
À quoi bon cacher ce qu'il était vraiment ? À quoi bon se retenir ?
Le masque allait lui révéler sa vraie nature. Il sourit et l'enfila.
Vêtu d'une armure, muni de ses sept armes et de son nouveau masque, il quitta la masure de la vieillarde. La pluie s'était arrêtée. Des rayons de lune encore clairsemés filtraient à travers les derniers nuages. La vieillarde s'apprêtait à rentrer, un panier d'herbes au creux de son coude. Quand il passa devant elle, et elle fut momentanément sidérée par le Masque d'Aka. Il était déjà au loin lorsqu'elle parvint enfin à prononcer quelques mots.
« Tu ne devrais pas être déjà debout », protesta-t-elle.
Peine perdue. Il disparut dans les ombres du marais.
III.
La jeune femme leva la main en hurlant, implorant la pitié de ses yeux émeraude. Saburo abattit son kamayari sur elle, en lui tranchant la main entre deux doigts. Elle poussa un cri d'horreur en voyant son sang jaillir abondamment, puis il abattit son arme sur son cou. Un jeune guerrier se précipita sur son flanc : Saburo l'attrapa simplement par le cou et lui arracha la gorge. Le sang de ses victimes éclaboussa le fusuma beige devant lui. Pour ceux de l'autre côté, il n'était qu'une ombre, une silhouette sombre baignée de la faible lumière des lanternes en papier derrière. Il poussa le panneau coulissant sur le côté, laissant une trace de sang en forme de main sur le matériau fin. Dans la pièce se tenaient quatre guerriers, trois invités vêtus de robes élaborées et deux serviteurs. Tous étaient recroquevillés, terrorisés. Il n'y avait pas d'autre issue. Ils étaient pris au piège.
Il lui avait fallu six jours pour rallier le palais des Dokuja. Six jours de marche en ligne droite, sans sommeil ni repos. Six jours à traverser les tourbières et les broussailles avec pour seul compagnon le bruit de ses pas. La sixième nuit, il avait atteint le palais. À en juger par les étendards et les statues de Khatuns, accompagnés de bruits sourds à l'intérieur, il était clair qu'une célébration quelconque avait lieu. Saburo ne se souciait guère du pourquoi. Sans se faire voir, il avait barricadé la grand-porte et contourné la cour pour entrer par l'arrière.
Nul ne pourrait lui échapper.
Il se dressa dans l'embrasure de la porte. Silencieux. Immobile. Tous les occupants de la pièce le regardèrent, transis de peur. Ils reconnaissaient le Masque d'Aka. Et ils savaient qu'il signifiait leur perte.
« Par p... » tenta l'un des occupants. « Par pitié », finit-il par ânonner. « Nous n'avons rien fait... »
Saburo avait été un enfant non désiré. Un Sohei répudié. Rejeté. Paria. Jusqu'au jour où Ken et Jiro le trouvèrent sur la place du marché, couvert du sang de ses victimes. Ils l'accueillirent, lui offrirent une place au sein de la maison Dokuja. Un foyer, enfin. Un but. C'est du moins ce qu'il avait cru. Ils lui avaient menti, s'étaient servis de lui avant de le jeter. Il comprit alors seulement qu'il n'était pas fait pour ce monde. Pour cette société civilisée. Son seul but... était la mort.
Voilà si longtemps qu'il se retenait, qu'il se forçait à garder le contrôle. Ce n'était plus nécessaire. Maintenant, derrière le Masque d'Aka, il pouvait se montrer sous son vrai jour.
Saburo fixa l'homme et pencha la tête.
Ce fut le premier à mourir. La lame le frappa en plein ventre. Il poussa un glapissement. Saburo le souleva du sol et le jeta sur le côté, tout en rugissant. Deux guerriers lui foncèrent dessus : un coup bas leur trancha les chevilles. Il les acheva tous deux alors qu'ils se contorsionnaient au sol, les pieds coupés. Les autres serviteurs et invités se tortillaient et pleuraient dans les coins de la pièce, griffant désespérément les murs. Il fracassa la tête d'un guerrier avec sa masse, plongea sa dague de côté dans le cou d'un autre. Ses pieds glissent sur le tapis naguère blanc, maintenant trempé de sang. Des éclaboussures couvraient quasiment chaque centimètre carré des murs et des plafonds. Saburo lui-même était trempé de rouge, son masque mouillé d'une nouvelle couche cramoisie.
Les autres continuaient à hurler, mais nul ne les entendait. Ils étaient trop loin de la grand-salle, le bruit de la fête les étouffait. Ils suppliaient, horrifiés. Il passa la main dans son dos et sortit sa scie. Il poignarda, découpa, taillada. Le fil dentelé s'enfonçait profondément dans leur peau, comme les crocs d'un animal sauvage, arrachant la chair rose de l'os.
Une fois les cris terminés, des pas retentirent dans le couloir.
« Qu'est-ce que... » fit une voix, sidérée par l'horrible spectacle.
« Toi... » – le second hésita – « Toi, là ! Jette tes armes ! »
Saburo resta planté là, le sang dégoulinant du bout de ses doigts. C'étaient elles. Les voix du marais.
« La maison sera satisfaite ! »
« Je t'avais dit qu'à huit, ça irait ! »
Il savait qu'il les avait reconnus. Ken et Jiro. C'étaient eux qui l'avaient trouvé, eux qui l'avaient éliminé. Pour un peu, il y avait quelque chose de poétique là-dedans.
Lentement, il se tourna vers eux.
« Est-ce que c'est... Saburo ?! » s'exclama Jiro, incrédule.
« Tu... Tu devrais être mort ! » hurla Ken.
Derrière son masque, Saburo sourit. Eux ne pouvaient le voir.
« Est-ce qu'il porte le... ? »
« Fuis ! »
Ils n'en eurent jamais l'occasion. Saburo se précipita sur eux et les plaqua tous deux au sol. Il sortit sa lame, mais s'interrompit : un traitement de faveur s'imposait. Lentement, il saisit sa massue en bois, pour la plus grande horreur de Ken et Jiro.
Un coup après l'autre. Il continua à frapper jusqu'à avoir réduit leurs visages en charpie sanguinolente. Il veilla à ce que la terreur les étreigne. Il veilla à ce qu'ils hurlent.
Lorsqu'il eut terminé, il ne prit pas la peine de nettoyer ses armes. Il sortit du couloir et se dirigea vers la grand-salle.
Le restant du palais l'attendait.
La maison ne serait pas satisfaite.
